Témoignage: Accessibilité du Web aux personnes aveugles
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4 mai 2007, 09:05
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Voici (enfin) le premier article de la série témoignage dont je vous avais parlé. Michel m'a contacté il y a peu de temps et m'a très rapidement montré son intérêt pour le projet. Il a tenu à rédiger un article complet. Vous apprécierez très probablement le style et la fluidité de son texte. Je tiens encore à le remercier pour son implication et le temps qu'il a pris pour sa contribution à ce projet.
PS : Il est à noter que je n'ai pas participé à l'écriture de ce témoignage, celui-ci est l'oeuvre intégrale de Michel Farfallini. Pour une meilleure lisibilité et un respect des règles d'accessibilité je me suis seulement permis d'ajouter quelques définitions d'abréviations, un sommaire et des titres qui, j'espère, ne dénaturent pas trop la version originale.
Sommaire
- Préambule
- Présentation
- Découverte d'Internet et du Web
- Les avantages apportés par Internet
- Le revers de la médaille
- Les cause de l'inaccessibilité
- Conclusion
1. Préambule
C'est avec beaucoup d'enthousiasme que je viens, par ces lignes, répondre à la demande d'un étudiant qui réalise un projet sur l'accessibilité du Web aux personnes handicapées. Cet enthousiasme tient à la fois à mon souhait d'encourager une démarche qui, je l'espère, aboutira à des propositions, voire des projets, qui amélioreront l'accès à l'Internet des personnes handicapées or, il s'agit là d’une question extrêmement importante, comme j'essayerai de le montrer. Il est aussi la conséquence d’une certaine jubilation que je ressens, toujours, à l'idée de parler de tout ce que l'informatique, avant même l'apparition d'Internet, a apporté à ma vie de personne handicapée, qu’il s'agisse de ma vie professionnelle, qu'elle a complètement transformée, ou de ma vie domestique.
2. Présentation
Je suis né en 1953, atteint d'un glaucome congénital (note 1) qui m'a laissé totalement aveugle vers l'âge de 7 ans, donc, au tout début des années 1960. J'ai pu, grâce à des efforts considérables de mes parents, effectuer mes études dans une école, puis un collège, puis un lycée ordinaires. Plutôt matheux
, curieux de technique, je me suis très naturellement intéressé à l'informatique lorsque je l'ai découverte, au début de mes études supérieures, dans une école de commerce. Cela se passait dans les années 1972-1975. Nous apprenions à communiquer à l'aide d'un terminal avec un gros ordinateur central situé très loin de nous et à écrire quelques programmes rudimentaires en langage Basic
. Il n'y avait alors absolument aucun outil pour faciliter aux personnes aveugles l'accès à l'informatique mais je me suis tout de suite découvert une passion pour cette technologie nouvelle de l’information. Je savais, depuis le début de mes études, utiliser un clavier de machine à écrire ; entrer les données au moyen du terminal n'était donc pas pour moi un problème ; pour les feuilles imprimées crachées par la machine, en revanche, je n'avais d'autre solution que le recours à un lecteur, camarade ou professeur.
En 1978 a commencé ma vie professionnelle, dans l'administration municipale. C'est là qu'au milieu des années 1980 l'informatique, avec des outils d'adaptation à mon handicap, cette fois, m'a rattrapé, pour ne plus me lâcher. J'ai, à cette époque, été doté d'un PC avec un afficheur tactile (note 2). En quelque temps, j'ai eu la sensation de passer de la préhistoire à l'époque moderne : possibilité de relire les textes que j'écrivais, de me corriger, de stocker des données sur lesquelles je pourrais revenir, de me créer un agenda et un annuaire personnels que je gérais seul et avec aisance, autant de choses que mon handicap m’empêchait de faire avant cette révolution (note 3).
J'ignorais, alors, que ceci n'était qu'un début et que, une quinzaine d'années plus tard, Internet viendrait, seconde révolution qui allait décupler cette marge d’autonomie.
3. Découverte d'Internet et du Web
J'ai découvert Internet d'abord chez moi, en 1998, je crois. Cette nouveauté m'attirait, car j'ai toujours aimé communiquer. Dès que j'ai eu un ordinateur convenablement équipé (toujours un PC sous DOS avec un afficheur tactile) je me suis lancé dans la messagerie et dans la navigation sur le Web avec avidité. Un peu plus tard, Internet est arrivé à mon bureau.
Il a fallu quelque temps encore pour que j'abandonne le bon vieux MS-DOS et m'équipe, tant à la maison qu'au bureau, d'un PC avec Windows et la revue d’écran
Jaws (note 4) et que s'ajoute à mon afficheur tactile une synthèse de parole (note 5).
Avec le recul, je me demande comment j'ai pu étudier et débuter ma carrière professionnelle sans l'outil informatique. Au bureau, je ne fais plus rien sans lui ; à la maison, je l'emploie quotidiennement.
Avec Internet, j'ai eu l'impression, comme la plupart des autres personnes aveugles qui l'utilisent, que tout un univers que je croyais à jamais inaccessible à moi s'ouvrait à mon besoin et à ma soif de communication, d'information, de connaissances.
4. Les avantages apportés par Internet
Je ne voudrais pas être trop long. J'espère avoir fait entendre, avec ce qui précède, combien il est important, pour des personnes handicapées, et, en tous cas, pour des personnes aveugles comme moi, de pouvoir utiliser Internet sans entraves. Dans mon travail, l'accès à Internet et à ses dérivés comme l'intranet m'ont donné une autonomie que j'évalue à 80%. Je veux dire que je peux désormais accomplir absolument seul, sans l'aide d'un lecteur ou d'une personne qui effectue des recherches pour mon compte, 80% de mes tâches professionnelles : échanges d'écrits avec les collègues ou les administrés, recherche d'informations juridiques ou autres, consultation de lettres d’information, lecture d’articles de presse...
A la maison, je suis heureux et fier de pouvoir effectuer seul les réservations pour nos vacances, les recherches de parcours de voyages, certaines démarches administratives. Je fréquente beaucoup les sites de journaux, compensant la frustration que j'ai connue pendant des années de ne pas pouvoir lire la presse ou de ne pouvoir en prendre connaissance que grâce à la bonne volonté d'un lecteur. Je ne communique presque plus avec mes amis ou connaissances que par messagerie électronique. C'est par ce moyen, aussi, que je gère mes activités associatives.
5. Le revers de la médaille
Mais il y a un revers à cette belle médaille. Internet est devenu un outil tellement précieux pour nous, personnes handicapées, il nous a ouvert de tels horizons qu'il devient insupportable de voir, trop souvent, ces horizons se rétrécir ou de redouter qu'ils s’éloignent à cause de l'usage, par les concepteurs de sites Web, de techniques pas ou peu compatibles avec notre façon de naviguer
et avec les outils qui nous y aident.
Aller sur un site Web qui semble intéressant ou utile et qui se révèle, finalement, impossible à consulter ou difficile à utiliser constitue une frustration considérable et, dans la vie professionnelle, une régression.
Mais quelles sont les causes de cette difficulté ou de cette impossibilité ?
6. Les causes de l'inaccessibilité
Il serait trop long d'entrer dans des considérations techniques que je ne maîtrise d'ailleurs pas pour répondre à cette question. A cet égard, des normes internationales ont été édictées pour les concepteurs de sites Web ; leur respect permet, en principe, d'aboutir à des pages complètement accessibles aux personnes handicapées. Ces normes sont celles du W3C, édictées par le WAI, organisme international pour l’accessibilité du Web (note 6).
Je me contenterai, ici, de décrire quelques situations d'entrave ou de gêne à l'accessibilité.
Certains sites se révèlent, en tout ou partie, purement et simplement inaccessibles.
On rencontre ainsi des liens hypertextes dont l'écriture ne permet pas à nos logiciels d'adaptation (Jaws en tous cas) de les ouvrir ; parfois, même, ils ne nous apparaissent pas comme étant ce qu'ils sont, c'est-à-dire des liens. On peut aussi tomber sur des blocs animés qui sont inexploitables parce que, du fait de l'animation Flash, notre afficheur tactile ou notre synthèse de parole dansent
si j'ose dire, en d'autres termes, il nous est impossible de se fixer, dans de tels blocs, sur un bouton ou sur un lien qu'on voudrait activer.
Pour d'autres sites, si l'inaccessibilité n'est pas totale, elle n'en est pas moins difficile.
Il en est ainsi par exemple lorsque des liens sont signalés par des images, sans légende. Dans ce cas, nos outils d'adaptation nous indiquent bien qu'il y a une image, mais comment savoir vers où elle pointe ? Lorsqu'une personne aveugle lit par exemple "pour avoir des informations géographiques sur un pays, cliquez sur son drapeau", elle ne pourra pas savoir sur quelle image de la liste qui s'affiche elle devra cliquer si ces images n'ont pas été nommées au moyen d'une légende en toutes lettres (en effet, Jaws n'est pas capable de reconnaître tout seul un drapeau français et de le différencier d’un drapeau italien !). La difficulté que présentent les liens-images non assortis d'une légende est presque synonyme, comme on le voit, d'une entrave totale à l'utilisation de ces liens.
Parfois, les choses ne sont pas aussi graves mais il existe un inconfort certain de navigation qui peut aller jusqu'à faire perdre tellement de temps à l'utilisateur aveugle qu'il préférera renoncer. C'est le cas lorsque les pages sont mal organisées, sans aucune hiérarchie entre les liens, les titres, les blocs de texte, sans logique d'ensemble. Pour bien comprendre cela, il faut avoir à l'esprit que les personnes aveugles ont une approche bien plus aisée, en général, du linéaire que du spatial. Il faut aussi se mettre dans la peau d'une personne aveugle qui ne peut évidemment trouver le lien ou la partie du texte qui l'intéresse d'un coup d’œil et qui doit, pour y parvenir, parcourir une page soit en activant jusqu'au bon lien la touche permettant de se déplacer de lien en lien (touche tabulation) soit parcourir la page au moyen des flèches haut et bas jusqu'à trouver le texte qu'elle recherche. Il faut enfin, mais ceci serait trop long et fastidieux à expliquer, connaître le fonctionnement des outils d'adaptation comme Jaws qui permettent de pallier dans une certaine mesure les inconvénients précités, à condition toutefois que le site sur lequel on navigue soit suffisamment bien structuré.
7. Conclusion
Je vais tenter de conclure par quelques réflexions synthétiques :
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Pouvoir accéder aisément à Internet est, pour les personnes aveugles, essentiel à deux niveaux.
D’abord parce que cet outil d'information et de communication va devenir incontournable pour un bon accomplissement de la vie sociale de tout un chacun. Dès lors, exclure l'accès de certaines catégories de personnes à cet outil serait les exclure d'une partie de la vie sociale ce qui, s'agissant de personnes handicapées, signifierait accentuer encore leur handicap.
Ensuite, parce que, a contrario, Internet s’est avéré un des plus remarquables outils d'intégration des personnes handicapées, notamment les personnes aveugles. Il serait incompréhensible, pour ne pas dire inadmissible, qu'à un moment où l'intégration des personnes handicapées est, en France au moins, plus que jamais d'actualité, on prive ces personnes de la possibilité d'utiliser cet outil dans toute son étendue.
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Rendre le Web accessible aux personnes aveugles, ceci ne signifie pas, à mon sens tout au moins, que celles-ci devraient y trouver des sites auxquels elles pourraient accéder directement, sans interface spécialisée. Certes, il est tout à fait possible de
vocaliser
complètement un site pour qu'une personne aveugle puisse y naviguer quasiment sans avoir besoin d'une aide technique spécifique, cela s'est fait ; mais un tel travail nécessite, je pense, un investissement considérable en temps et en financement. L'accessibilité c'est pour moi et, je crois, pour la majorité des personnes dans mon cas , la possibilité de naviguer librement sur le Net au moyen des outils d'adaptation les plus communément utilisés par les personnes aveugles, comme Jaws. La véritable accessibilité d’Internet se situe ici à la convergence entre l'état des logiciels d'interface spécialisée à un moment donné et celui, au même moment, des langages, des systèmes et des méthodes d’écriture des pages Web. -
Au-delà de l’accessibilité du Web, c'est peut-être sur l'accessibilité de l'outil informatique qu'il faut s'interroger. Cette question a pu paraître réglée il y a quelques années, puisque, avec des logiciels d'interface comme Jaws, le système d'exploitation Windows est devenu relativement bien accessible aux personnes aveugles. Elle se pose de nouveau, me semble-t-il, car Windows évolue très rapidement, avec une tendance de plus en plus marquée à privilégier l'image, le graphique ; or, il n'est pas sûr que ce que j'appelle les logiciels d'interface spécifique puissent évoluer aussi vite. Ainsi, je crois savoir que, pour l'instant, il n’existe aucune version de Jaws capable de fonctionner avec Windows Vista ; en d'autres termes, une personne aveugle ne pourrait, à ce jour, faire usage de cette dernière née des versions de Windows.
Michel Farfallini.
Notes
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Glaucome : Trouble oculaire caractérisé par un arrêt du développement de la rétine, une pression anormale dans l'oeil et un durcissement des tissus oculaires. Le glaucome peut être une cause de cécité. (Retour à la phrase contenant
Glaucome
). -
Un afficheur tactile, ou plage braille, est une barrette de vingt, quarante ou quatre-vingts caractères sur laquelle s’affiche, en points saillants (type braille) une portion de ce qui apparaît sur l’écran de l’ordinateur. (Retour à la phrase contenant
Afficheur Tactile
). - En fait, il est possible de gérer un agenda ou un annuaire en braille, sur du papier, mais ceci est très long, très lourd, peu ergonomique. (Retour à la phrase à propos de l'agenda).
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Jaws est un logiciel spécifique qui, en scrutant la sortie de la carte graphique d'un PC sous Windows, permet de
vocaliser
ou d'afficher sur un afficheur tactile, les données qu'il y collecte. (Retour à la phrase à propos de Jaws). -
Une synthèse de parole permet d'indiquer par une voix de synthèse et via Jaws en l'occurrence, ce que cette revue d'écran
lit
en sortie de carte graphique. (Retour à la phrase à propos de la synthèse de parole). - Plus de renseignements sur le W.A.I et W.3.C sur Wikipedia. (Retour à la phrase à propos du W.A.I).
Commentaires
Commentaire 1. Le 22 mai 2007 à 10:50, par Allan
Commentaire 2. Le 21 juin 2007 à 10:05, par David Rafier
Commentaire 3. Le 28 mai 2010 à 23:19, par dimitri
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